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Commentaire #0004 ajouté le 24/01/2010 par Francisca Garcia

Cher Vincent,

Merci mille fois pour le plaisir que j’ai ressenti à la lecture de ton livre : un véritable festin de roi. Je l’ai dévoré, goulûment d’abord, comme un être sevré depuis des lustres, puis j’en ai repris une louche, et là, j’ai pris le temps, pour en apprécier toutes les saveurs. Gourmet...gourmande...un peu des deux, j’ai saucé le chaudron jusqu’à la dernière goutte.

Il faut avouer qu’il devient rarissime d’avoir la possibilité de lire une critique constructive de notre société. Le tout écrit dans un langage clair, sans utilisation de termes « nouvelle vague » qui ne veulent plus rien dire tant ils sont galvaudés pour exprimer tout et son contraire, jusqu’à perdre leur sens et leur raison d’exister : Qu’il fait bon de retrouver la langue de Molière, sans artifice ni faux semblant.

Bien sûr, je ne te cacherai pas que j’ai eu un plaisir immense à lire la première partie du livre. Je m’y suis même retrouvée dans l’espace et le temps. Mon esprit s’est mis à vagabonder un moment, à la recherche d’images estompées depuis bien longtemps, et j’ai revu, ce beau jeune homme aux yeux bleus et à l’accent prononcé, pénétrer pour la première fois dans notre salle de classe : c’était notre nouveau prof d’espagnol !

Moi, qui suis, si loin des problèmes de l’éducation nationale et de la fonction publique en général, mais qui subis depuis tant d’années les effets de l’échec scolaire à travers le monde de l’entreprise... Moi qui tempête contre ces parents dénaturés qui ont baissé les bras, contre ces bacs cuisine et ces soi-disant études qui ne sont que des stages d’apprentissages à devenir maître dans l’art du « ne rien faire » ; des leurres à cancres... Moi qui suis scandalisée devant ces bacs pro qui ne savent pas écrire une ligne sans faute inadmissible, ton livre m’a fait découvrir un aspect du problème dont je n’avais pas connaissance ou même si j’en avais entendu parler je me trompais sur son ampleur et sur son impact : la détresse des enseignants et des élèves.

Je te félicite pour avoir eu le courage de dénoncer les dysfonctionnements de notre société, car nous le savons bien tous les deux : la liberté d’expression reste chez nous une utopie, et les derniers évènements prouvent bien, qu’aujourd’hui plus qu’hier, il est dangereux d’étaler au grand jour certaines vérités qui bousculent la tranquillité de ceux qui s’adonnent à cette politique des « gros bras » en toute impunité.

Ton analyse est d’une justesse à pleurer. Oui ! A pleurer, car malheureusement, ces pratiques de menaces existent dans tous les secteurs. Et les Vincent Rodriguez sont rares. Au pays des parvenus, la politique du « j’ai le bras long…je vais vous casser » ou du « cassez-vous, vous me faites de l’ombre…J’ai la puissance financière, je vais vous broyer », a encore de beaux jours devant elle.

« Deviens toi-même », interpellera-t-il les intéressés ? … rosiront-ils de honte ? … J’en doute. Leur appât du gain et du pouvoir les a gangrené jusqu’à la moelle des os. Et ils ont pris bien soin de choisir leur entourage en fonction.
La délinquance et le mal-être, c’est toujours de la faute de l’autre, et la morale est devenue un bagage pesant inutile. Quant au respect, ils en ont une idée tout à fait particulière : c’est un « must » auquel ils prétendent en fonction de la hauteur de leur portefeuille toujours mal acquis ou de leur pouvoir… Alors le sentiment d’honneur… Je ne sais pas s’ils en connaissent l’existence.

Mais il reste le peuple ! Le peuple crédule, certes… le peuple malléable, sans aucun doute… le peuple qui, chez nous, a fini par porter son admiration sur les poches pleines, plutôt que sur les têtes pleines…j’en conviens… Mais un jour, le peuple se réveille et revendique le changement parce que les casseroles sont vides.

Alors, je caresse l’espoir… que « deviens toi-même » soit lu et entendu et que ce livre porte ses fruits.

Merci Vincent. Nous te devons tous beaucoup.
Francisca

Commentaire #0003 ajouté le 07/01/2010 par Michel Reuillard

Vincent,

J’ai eu un réel plaisir à lire « Deviens toi-même ».

- Parce qu’à la lecture, ce qui est écrit devient rapidement un son, et la mémoire des phrases et des idées prononcées en cours il y a 30 ou 40 ans se réactive. Dans cet « écrit », l’oralité est en fait omniprésente.

- Parce que j’y retrouve clairement exprimés les points qui me faisait sortir de mes gonds il y a 25 ans lorsque, jeune enseignant, je constatais impuissant la montée des ravages causés par le « pédagogisme » des cerveaux marxistes qui peuplaient les couloirs de Grenelle et façonnaient les comportement de potentats locaux, politiques, syndicalistes ou simplement enseignants.

- Parce que ce que tu écris est foncièrement juste.

Voici ce que j’en pense .

En toute amitié.

En toute sincérité.


« Deviens-toi-même ! ». Tout « Monsieur Rodriguez » est résumé dans la formule qui interroge autant qu’elle bouscule et qui constitue, au choix du lecteur, une injonction disciplinaire, une recommandation, un fil de vie, un principe philosophique, une sagesse populaire ou un cri d’alarme. Probablement tout à la fois.

Hommage à l’enfant qui grandit et à l’adolescent qui se cherche, « Deviens toi-même » s’adresse à tout l’Etre en devenir. En nos temps où le matérialisme – naguère idéologique et marxiste, aujourd’hui marchand et financier ! - l’emporte sur toute autre considération et malmène la destinée humaine, les mots sonnent comme un rappel à l’essentiel. Ils ne se lisent pas comme le titre d’un livre mais s’entendent et sonnent comme le « connais-toi toi-même » des anciens grecs. Loin du consumérisme, des luttes stériles pour le pouvoir, des fausses promesses et des plagias, ils rappellent chacun d’entre nous à son caractère unique, à sa différence et à sa force vitale, tout autant qu’à son devoir d’humilité et à sa responsabilité ultime : échapper aux modes, aux idéologies, aux dogmes aux pressions ; savoir agir pleinement dans sa catégorie. Rester libre !

Le parallèle entre l’arbre et l’Etre qui revient fréquemment au fil des pages, constitue l’axe « moral » de l’ouvrage. La force de l’arbre, sa beauté, sa grandeur, sa solidité sont autant de repères de valeurs. Arbre de vie, taillé mais respecté, voire vénéré par tant de civilisations qui en vivaient. Arbre aujourd’hui abattu et « utilisé » par l’Homme moderne qui le transforme en papier quand il ne le réduit pas en cendres à forces d’incendies destructeurs. Si ce parallèle entre l’Homme et l’arbre a peu de chances de trouver un écho durable chez des adultes trop occupés à « faire » leur vie matérielle, il ne peut que toucher en profondeur l’âme de l’enfant, pour qui ces valeurs ont un sens inné. L’amour des parents, le lien avec son humanité proche (la famille élargie, les copains), la proximité d’une rivière ou d’une forêt, la vision d’une montagne, sont antérieurs à l’éducation sociale et tout aussi déterminants qu’elle. En face de ces valeurs qui ne demandent qu’à être « élevées », les constructions politiques, les bricolages de l’Histoire et les paillettes des ghettos urbains ne sont qu’artifices et faux semblants.

L’Ecole a pour mission de favoriser cette « élévation », de faire de l’enfant un Etre complet, dans ses dimensions naturelles, sociales et spirituelles. Cette mission est difficile et souvent ingrate car l’enfant et l’adolescent reculent en permanence leurs frontières : celles de leurs origines, celles de leurs relations, celles de leurs connaissances, celles de leurs convictions. Leur envie de comprendre dépasse souvent le cadre étroit du programme, le discours du maître, les contraintes de la réussite purement scolaire. Ils ont encore en eux ce précieux privilège de pouvoir s’évader au plus profond d’eux-mêmes, de partir à la recherche d’eux-mêmes. Et cet horizon intérieur est aussi illimité que l’horizon extérieur et social auquel l’invite en permanence le discours des « adultes ».

Très tôt acquis à la certitude que l’adolescent vivait intrinsèquement cette dualité, Vincent Rodriguez a consacré sa vie d’enseignant à faciliter ce double accouchement : acquérir la maîtrise simultanée des deux horizons, en refusant farouchement de sacrifier l’un à l’autre. Pour y parvenir, il fallait beaucoup de volonté et beaucoup de caractère. De la lucidité aussi pour accepter l’ingratitude, et de l’humilité pour accepter l’échec. Il fallait aussi rester libre de ses orientations et de ses choix à chaque pas, loin de toutes les normes et de tous les dogmes car, dans ce périple de vie, seule comptait la condition humaine, dans toute sa diversité, réductible à aucun dogme et à aucune norme. Combattant de la dignité humaine, il a maintenu intacte sa capacité de découvrir, de s’émerveiller, d’apprendre et de rester jeune.

Dans le récit on retrouve autant l’homme de cœur, le croyant que l’érudit accompli.

C’est sans doute ce qui le distingua très tôt des autres « profs ». Son exigence était grande, mais ressentie comme légitime parce qu’il avait l’allant nécessaire là où tant d’autres se contentaient du conformisme officiel, quand ils ne succombaient pas à la torpeur tropicale et administrative du Nouméa des années 1960. Avec lui, l’enseignement se faisait en direct, sans condescendance ni mascarade. Sa pédagogie était dégagée de la routine. Il se posait en maître non pas parce qu’il avait un « pouvoir » sur ses élèves, mais parce qu’il était attentif au sens des connaissances transmises autant qu’à leur assimilation. Sans blesser, ni humilier, avec l’humour rocailleux qui le caractérise, il savait observer les plis sur le front de l’élève qui décrochait, et parvenait sans difficulté à recentrer le regard de celui qui s’aventurait d’un peu trop près sur le cahier du voisin.

Cette attention aux élèves, comme plus tard à ceux dont il avait la responsabilité du fait de sa charge de Directeur, avait en corollaire une distanciation large avec tous les pouvoirs, ceux des hommes, des administrations ou des idées. Homme libre, il préférait la Liberté de décider et de choisir seul – et assumer les risques qui vont avec !- au fonctionnarisme paperassier qui alourdit les administrations et paralyse les intelligences. Diriger, gérer, ne signifiait pas chez lui tout contrôler ni tout surveiller. La confiance dans l’action de ses collaborateurs et de ses subordonnés allait de pair avec l’idée qu’il se fait de la Liberté : déléguer l’initiative, laisser faire, recadrer quand il le faut, sans excès ni précipitation.

Ainsi, l’autorité était bien réelle sans que le « pouvoir » ne fût lourdement ressenti. Seuls s’en plaignaient les inévitables mécontents présents partout où il y a un corps de métier, et d’autant plus habiles à la critique qu’ils s’engagent peu et ne prennent pas de responsabilités.

L’éducation familiale autant que son humilité chrétienne lui ont tôt fait comprendre que l’autorité ne vient ni du diplôme acquis, ni du statut, ni de l’ancienneté dans la fonction ; encore moins du « bagout ». Elle vient de l’homme, de ses capacités à écouter, à faire confiance, à analyser, à décider, et à engager. Elle s’acquiert avec l’expérience des réussites et du constat des choses à ne pas faire. Elle a l’humilité d’accepter les « échecs ».

La simplicité des adolescents calédoniens a permis que cette autorité soit reconnue et s’exerce sans chausse trappe. Son origine espagnole lui conférait l’aura nécessaire pour lever tous les doutes sur sa compétence à enseigner la langue de Cervantès. Mais il avait le don, encore trop rare aujourd’hui, de relier le sens d’un texte à son temps et à sa réalité humaine. De telle sorte que lorsque venait l’instant de « l’habillage » - toujours intransigeant celui-ci !- par la grammaire, l’apprentissage du vocabulaire, des verbes irréguliers et « des faux amis », tout semblait couler de source. Et là où tant d’autres « professeurs » trébuchaient en voulant édicter « leur » enseignement, il savait imprégner l’auditoire par des connaissances maîtrisées.

Si bien que lorsque la canicule de Mars et de Novembre écrasait les corps et les esprits, et que les cours d’autres professeurs nous ennuyaient mortellement, ceux de « Monsieur Rodriguez » nous captivaient par leur authenticité et leur liberté de ton. Ils résonnaient dans nos cœurs de potaches (jamais fermés !) bien avant de faire raisonner nos cerveaux (pas toujours dociles !). Il le savait et ne nous en tenait pas rigueur.

Trente ou quarante ans avant que le discours pédagogique moderne ne décrète que « l’élève se trouve au centre du dispositif éducatif », il l’avait compris et le mettait en pratique sans le dire, favorisant l’échange et la collaboration entre l’enseignant et l’enseigné, en lieu et place du face à face stérile entre celui qui sait (ou qui croit savoir !) et celui qui « doit » apprendre. Pragmatisme, rigueur et action furent les constantes de sa pédagogie. Non pas qu’il dédaignât les idées ; il en était au contraire pétri. Mais il croyait à juste titre que les idées ne valent que par leur capacité à se réaliser et à améliorer la condition humaine. Tout comme les principes qui ont leur raison d’être mais qui ne valent qu’autant qu’ils se confrontent à la réalité et lui donnent du sens, sans humiliation pour l’Homme.


Devenu Directeur de Lycée, il conserva sa manière d’être et de faire. N’engageant pas facilement sa parole mais la respectant quand elle l’était, il fit du simple « collège » qu’était alors son établissement le fleuron de l’Enseignement Catholique de Nouvelle-Calédonie. Il sut diriger, choisir, décider organiser. Il sut faire en temps nécessaire les choix stratégiques de son temps, et ce malgré les contradicteurs (syndicaux, corporatistes, hiérarchiques) et détracteurs (souvent mus par la jalousie).

Les parents calédoniens, peu loquaces mais lucides, ne s’y trompaient : l’Enseignement Catholique c’était le Lycée Blaise Pascal, et le Lycée Blaise Pascal c’était « Rodriguez ». Et il le savait. Comme il savait aussi que les critiques bruyantes ou sournoises dont il était l’objet de la part de quelques uns, étaient amplement compensées par le labeur silencieux et efficace de l’écrasante partie du corps enseignant.

Pour bien des générations de Calédoniens de toutes classes sociales et de toutes ethnies, il est tenu comme la conscience d’une époque, qui fut la « nôtre ». Pédagogue chrétien et humaniste, il a toujours cru qu’il lui revenait de mettre en garde les collégiens et les lycéens contre les dangers qui les menaçaient. Non pas à coups d’obligations ou d’interdits (ce qui n’était cependant pas absent de sa panoplie !) mais par l’éducation, la remise en cause et le questionnement. Pendant un demi siècle il s’est efforcé de remonter à la source de notre humanité, qu’il a fait sienne dès son arrivée sur le Caillou. Chrétien convaincu, mais pragmatique et réaliste, il diffusait ses conseils - comme ses coups de gueule ! - en construisant le lien indispensable entre le présent et l’avenir, entre matérialité et spiritualité. Exigeant dans le travail à accomplir pour réussir une interrogation, un contrôle ou un examen, il refusait la boulimie et l’accumulation des connaissances pour elles-mêmes.

Tout comme il abhorrait les « faux semblants », ces désirs artificiels qui, en périodes fastes sont trop vite satisfaits – et donc créateurs de vide !- et qui, en périodes de crise ne peuvent pas être satisfaits et sont sources de frustrations. A la course aveugle à la compétition, à la productivité, à la réussite à tout prix, il préférait l’utopie qui propose au départ un but éloigné et en apparence inaccessible, mais qui, à force de motivation et de sacrifice, se meut petit à petit en réalité. En ce siècle et en cette terre de Nouvelle-Calédonie où les valeurs semblent disparaître et les repères s’estomper, il nous propose encore, ici et maintenant, de nous retourner vers quelque chose de plus essentiel.

Observateur lucide de son temps il l’était aussi sûrement de son métier. Bien avant que des critiques ne soient formulées par des hommes aussi prestigieux que Jean-François Revel ou Thierry Desjardins, il mettait les parents, les élèves et aussi souvent que possible, les institutions en garde contre les dérives de l’Education Nationale des années 1970 / 2000

Pour lui comme pour eux, l’école est faite avant tout pour permettre à l’enfant de devenir adulte, c’est-à-dire à trouver sa place dans la société, un métier, une fonction sociale ; devenir libre c’était cela, et c’était aussi parvenir à équilibrer sa vie personnelle grâce à une culture que l’enseignement lui aurait inculquée.

Le rôle de l’école est donc de préparer l’avenir de la société et des individus qui la composent. Or, préparer l’avenir c’est assumer le passé, donc le connaître. Et pour le connaître, l’école doit donner à ceux qui construiront l’avenir toutes les richesses accumulées par l’Histoire.

- Enseigner c’est donc « transmettre » le patrimoine culturel et conserver ainsi un héritage de connaissances et d’expériences acquises.

- Enseigner, c’est transformer les élèves en demandeurs actifs de connaissances.

- Enseigner c’est préparer et adapter le jeune instruit à ce que la société du moment comporte de spécifique et de nouveau ; c’est lui donner les moyens de comprendre son époque et d’y devenir un acteur ;

- Enseigner c’est donner aux jeunes les moyens de rester critiques face aux modes (trop dépendantes de la versatilité de l’actualité), aux idéologies « réactionnaires » comme « révolutionnaires » (mais toujours réductrices de la diversité humaine) -

Une des âneries dans lesquelles était tombé l’enseignement des années post 68 était que l’effort intellectuel n’était plus considéré comme indispensable pour devenir un bon élève ; que la finalité première de l’enseignement était remise en cause au profit d’un pédagogisme confus et aux résultats souvent catastrophiques. Et beaucoup d’enseignants qui ne comprenaient pas ou, pour les plus éclairés, qui ne les acceptaient pas, se sont vus contraints d’appliquer des réformes dont l’objectif ultime n’était pas l’épanouissement de l’élève dans la société mais la transformation pure et simple de cette société.

En effet, sortant des sentiers bien tracés de l’école de Jules Ferry, l’Institut National de la Recherche Pédagogique imaginait l’école de demain moins comme un transmetteur de connaissances que comme le moyen de façonner l’homme nouveau capable à son tour de changer la société. Dans « l’école ou la guerre civile », un certain Philippe Meirieu prenait le contre-pied de Ferry et faisait l’apologie de la « prééminence absolue du politique » sur tout, et donc sur l’Education. Selon lui, « …l’école implique des choix de société, des choix philosophiques, des options prises sur l’avenir de notre pays, sur le type d’homme et d’organisation sociale que nous voulons… ». Cette phraséologie révèle clairement les intentions du pédagogisme en vogue pendant les 3 ou 4 dernières décennies : façonner l’enfant, le programmer pour en faire un homme nouveau et avec lui révolutionner la société. Leurs auteurs n’étaient plus des pédagogues au service de l’enfant et de l’Instruction, mais des « pédagogistes » au service de la transformation de l’Homme et de la révolution sociale. Ils se comportaient en parfaits intellectuels de pensée marxiste et, efficacement relayés par de puissants syndicats d’enseignants récusaient la mission essentielle de l’Education Nationale. Considérant que former des jeunes c’était d’abord « mettre l’école à la solde du patronat et du grand capital », ils introduisaient le principe de la lutte des classes là où il n’avait surtout pas à être : dans la formation des maîtres et dans la tête des élèves.

Il est regrettable que de tels gourous aient pu maintenir aussi longtemps leur influence sur l’Education et entraîner dans leur sillage un nombre important de formateurs et d’enseignants. Il est regrettable que sous leur influence, l’Enseignement se soit considérablement éloigné de son but premier - la transmission des connaissances – pour privilégier un objectif aussi fumeux qu’absurde, tout droit tiré de la dialectique de Mai 68 : préparer l’enfant à « s’inventer un avenir ! ».

L’école a ainsi succombé longtemps au pédagogisme d’influence marxiste. Ses dégâts sur le « système » éducatif sont considérables. La méthode globale, le collège unique, les classes d’éveil, la quasi impossibilité de redoubler une classe, combinées au corporatisme et à la remise en cause systématique de l’autorité de l’enseignant ou du Directeur – par les parents voire par la hiérarchie elle-même !- ont eu raison de la qualité de l’Enseignement français, jadis envié à travers le monde entier.

Le sommet fut atteint avec l’obligation de réussite au Baccalauréat de 80% des candidats. Comme si la réussite s’obtenait pas Décret. Dans la pratique, cet objectif ne pouvant pas être atteint naturellement, on forçait la réalité en abaissant le niveau des épreuves.

Le chapitre 8 du livre de Puchero aborde avec force et lucidité cette question du recul de la pédagogie vraie et adaptée à l’enfant au profit du « pédagogisme » dont les préceptes relevaient d’abord de l’idéologie et qui était imposé moins pour le profit de l’élève que pour « …satisfaire telle ou telle expérience d’un groupuscule d’expérimentation, bien placé au niveau ministériel ou syndical… ».


La réforme actuellement en cours depuis le milieu des années 2000 semble annoncer une réorientation positive de l’Education qui tournerait ainsi le dos au « pédagogisme ». Le « Socle des Connaissances et des Compétences » réhabilite la part qui revient aux connaissances et aux méthodes. Mais l’expérience engagée étant aussi vaste que récente et la méfiance des enseignants – rendus soupçonneux par des décennies de réformes comètes !- étant encore forte, il ne sera possible d’en vérifier les effets que dans les prochaine années. En attendant !!! les professeurs voient toujours arriver dans leurs classes des élèves hautement incapables de suivre l’enseignement qu’ils sont censés y donner.

En raison aussi de la multiplication des discipline dites « d’éveil » qui, pour n’évoquer que le Collège, infantilisent l’adolescent et, loin de l’ « éveiller » endorment son intellect. Non pas que l’éveil ne soit pas au cœur du rôle de l’enseignement ; mais l’enseignement doit favoriser l’éveil à la connaissance, ce qui ramène à la manière dont se fait – ou ne se fait pas – la pédagogie.

Un second travers a fait tout autant de dégâts. Non pas cette fois sur le « système » mais plus directement sur les individus : c’est le « psychanalysme ». Celui-ci est essentiellement d’origine freudienne et, contrairement au précédent, il continue son œuvre. Comme l’écrit Thierry Desjardins, « …les psycho tout ce qu’on veut (-logues, -analystes, - thérapeutes, etc..)… » récusent eux aussi les méthodes jusqu’alors employées jadis par les maîtres et qui ont permis de bâtir ce qu’on peut appeler la civilisation française. Dans ces méthodes, les parents étaient les premiers – chronologiquement et par leur importance !- éducateurs. La famille, les proches, le curé du village, … complétaient cet enseignement –qui était aussi de l’Education !- par la parole autant que par l’exemple. Les « valeurs » individuelles, familiales et sociétales étaient ainsi également transmises par un faisceau convergeant d’ « autorités », au premier rang desquelles se trouvaient les parents. En cas de défaillance d’un rouage, l’école pouvait prendre aisément le relais éducatif, car elle se plaçait dans la même sphère d’influence.

Mais les curés ont perdu toute influence sur la société ; les parents ont largement démissionné (pas tous ; pas partout !) ; la famille a explosé ; le principe même de l’autorité est battu en brèche. Comment s’étonner alors que la « transmission » des connaissances ait reculé.

Corrélativement, le « psychanalisme » ayant considéré que « …transmettre c’était imposer, obliger, brimer contraindre et dominer.. », bref ! exercer une tyrannie inacceptable sur l’enfant, il fallait en toute priorité le « libérer » de toutes les chaînes. Pas question que le maître qui a été lui-même victime de cette barbarie lorsqu’il était enfant la « transmette » à son tour. Il fallait briser la chaîne multiséculaire de l’asservissement psychologique de l’enfant, tout comme les marxistes voulaient briser la chaîne séculaire de l’exploitation capitaliste de l’homme par l’homme. De telle sorte que non seulement la pratique de la transmission des connaissances a été remise en cause, mais également la notion même de transmission, et ce parfois jusque parmi les maîtres eux-mêmes.

Individualisme lié à la société de consommation, idéologie libertaire issue de 1968, « pédagogisme » marxisant et « psychanalisme » se donnaient bien la main pour assurer les « Droits » de l’enfant à ne pas être réprimandé, à être mis au centre du dispositif éducatif, mais en se gardant bien de rappeler l’autre versant de tout droit : le devoir. Les Droits des uns et des autres (maîtres, parents, élèves, citoyens..) valent d’être entendus et défendus. Mais là où il y a des droits, il y a aussi les devoirs qui leur font échos. Notre société du tout consommable-jetable, de l’enfant « idéologisé » a aussi oublié la notion du devoir. L’élève fainéant n’était plus considéré comme tel, mais comme un « jeune en échec » qui a des droits. La pédagogie était érigée en sciences abstraite et complexe – absolue !- loin des procédés humbles et simples que l’on met au point avec la pratique et qui ont le mérite irremplaçable de devoir se renouveler sans cesse pour répondre à la diversité des classes et des élèves…./…

Comment dès lors ne pas s’interroger avec J.F Revel sur les conséquences néfastes de cette politique. Malgré la diffusion de l’instruction, qu’on appelle avec vanité la « démocratisation » de l’enseignement, malgré l’irruption de la culture de masse, la prolifération des livres, on constate que l’on rencontre de moins en moins de gens cultivés.

Par « cultivés », il faut entendre ici tous ceux qui à leur manière propre et originale, sont des amateurs possédant du goût, leur goût, ; un goût qui plaît ou qui ne plaît pas ; mais un goût sincère et bien à eux parce qu’il est fondé sur des connaissances solides autant que sur des expériences vécues et assimilées et non pas sur des on-dit, ou sur la dernière mode de l’édition, du cinéma ou de la publicité.

A n’en pas douter, Puchero fait partie des « cultivés ». Avec d’autant plus de certitude et de mérite que sa culture est celle d’un autodidacte libre plus que celle d’un disciple.

Cette culture personnelle lui permet de mieux saisir les contours et les limites de sa carrière d’enseignant et de Directeur. Il a vécu en toute lucidité la mutation profonde de l’enseignement, ce passage du temps où les professeurs avaient confiance dans ce qu’ils enseignaient, les élèves dans ce qu’ils apprenaient et les parents dans le système éducatif tout entier à l’autre temps où cet équilibre salutaire a été rompu, où la mission de l’enseignant devenait imprécise et critiquée, où certains enseignants ont voulu pérenniser l’ombre de l’ancien système.

Or, notre société moderne, très largement démocratisée et très largement conditionnée par la technologie ne peut plus se satisfaire d’un corpus d’enseignement classique, où le maître dispensait « ses » connaissances à « ses » élèves. Aujourd’hui plus que jamais, « la mission de l’enseignement est de développer la capacité d’expression et de raisonnement, l’esprit critique et l’art de rassembler, de trier et d’utiliser l’information » (J.F. REVEL). Ceci, Puchero le mettait déjà en pratique, avec les moyens de son temps, dès les années 1960.

« Deviens toi-même ! » est enfin, à sa manière, un guide de sagesse.

Bien avant Puchero, sept à huit siècles avant Jésus Christ, à Delphes, au fronton d’un des plus fameux monuments élevés à la gloire d’Apollon, des messages fondamentaux de la sagesse grecque étaient gravés dans la pierre. L’un d’entre eux est resté célèbre jusqu’à nos jours : « Connais-toi toi-même ! ». A côté de lui, un autre, « rien de trop ! » qui veut dire la même chose. Mais quoi ?

Le sens que nous donnons aujourd’hui à ces messages est faussé par notre environnement dominé par la psychologie et la psychanalyse. Nous en déduisons que nous avons tout intérêt à savoir qui nous sommes, à tirer au clair notre inconscient si l’on veut avancer dans la vie. Or, ce sens est erroné.

Pour Socrate qui adopta plus tard la formule « Connais-toi toi-même », (et pour Platon plus tard encore), elle avait une signification toute liée à la théorie philosophique de la vérité. Selon cette théorie, nous aurions autrefois connu le vrai. Puis, nous l’aurions oublié de sorte que « …la connaissance viendrait dans un troisième temps, comme une anamnèse, une remémoration de quelque chose qui est déjà en nous sans que nous le sachions... » (Luc Ferry).

Ainsi, la quête philosophique de la Vérité est avant tout une démarche de « re-connaissance » ou de « re-mémoration ».

Cette vision de la vérité imprégnera longtemps toute l’histoire de la philosophie, tout comme elle imprègne la pensée de Puchero.

Cette formule philosophique des Grecs avait une portée de sagesse évidente pour les simples citoyens d’alors qui apprenaient ainsi à rester à leur place, à ne pas se prendre pour autre chose que l’on est. La sagesse populaire actuelle ne dit pas autre choses lorsque, parlant de quelqu’un d’orgueilleux, d’arrogant, elle l’invite à cesser de « se croire ».

Chez les Latins, Sénèque conseillait à son ami Lucilius : « Voici ce qu’il vous faut faire mon ami : désengagez-vous, rendez-vous à vous-même ! ».

Cette sagesse qui consiste à prendre de la distance par rapport à soi-même peut paraître paradoxale chez un homme qui n’est ni un solitaire, ni un mystique, ni un philosophe, mais qui agit, décide, lutte et sait assumer ses responsabilités, qui sait bien qu’on ne dirige pas une institution à l’affectif et au « ressenti », qui a très tôt compris que toute décision implique des critiques auxquelles on ne peut pas toujours répondre, pas plus qu’on ne peut dissiper toutes les incompréhensions.



A la fois engagé et détaché, Puchero est bien dans le monde mais il sait que le monde ne lui appartient pas, tout comme il sait qu’il n’appartient pas au monde. Il y a chez lui quelque chose d’essentiel qui se trouve au-delà du monde, un axe, un centre, quelque chose de permanent et d’inamovible. Les combats, les chagrins, les épreuves, les contradictions construisent, forgent, renforcent, le blessent dans ce qu’il a d’existentiel ; mais ils ne l’affectent pas et le libèrent même dans ce qu’il a d’essentiel : sa condition humaine.



A 72 ans, l’homme n’a plus rien à prouver. Il s’est affranchi depuis longtemps des opinions, des attentes, des désirs. Depuis moins longtemps sans doute, il s’est affranchi des choix. Sa conscience reste libre et ouverte, loin des écoles, des chapelles, des maîtres et de toutes les opinions. Sa compréhension de la vie et des autres l’autorise désormais à dépasser tout jugement pour vivre en paix avec lui-même, dans l’empathie du monde qui l’entoure. Et ce monde le lui rend bien.


Michel Reuillard
Docteur en Histoire
Directeur de collège

Commentaire #0001 ajouté le 05/01/2010 par Cécile D'Almeida

J'ai aimé suivre Puchero dans les méandres de sa vie ! Or , d'après le dictionnaire , "Puchero" est , en langage familier , le geste que font ceux qui commencent à pleurer ...Bien sûr, ce n'est pas la seule définition proposée , mais à propos du livre de Vincent Rodriguez, c'est celle que je retiens en priorité...

Car, comment rester indifférent face à la déliquescence de notre société ? Comment, par démagogie, peut-on cautionner la perte des valeurs morales et le laxisme ambiant? Comment ne pas s'émouvoir de l'effarante désespérance de ces "enfants perdus" dont les "parents absents" ne sont préoccupés que d'eux-mêmes ? Pauvres "Orphelins" qui ne parviendront que pour de trop rares exceptions à devenir ce qu'ils doivent être : des Hommes et des Femmes à part entière !

Fort de sa longue expérience des enseignants et des enseignés, Vincent Rodriguez dresse ici, un constat amer mais extrêmement réaliste de la lente désagrégation du système éducatif ainsi que du microcosme néo-calédonien - auquel j'appartiens depuis de nombreuses générations - et dans lequel il s'est totalement immergé depuis de si longues années.

Avec le profond espoir qu'une telle réflexion sera source féconde de réactions positives et enrichissantes pour un meilleur avenir de notre jeunesse.